On va aux Açores pour les volcans et les baleines, rarement pour les murs. C'est une erreur. L'archipel abrite l'un des festivals d'art urbain les plus constants d'Europe, un port où les marins peignent depuis le XIXe siècle, et un hôtel cinq étoiles abandonné devenu une toile de quatorze mille mètres carrés. Voici le street art aux Açores, photographié sur place.
★ À retenir
- Le festival Walk & Talk se tient chaque année à Ponta Delgada depuis 2011, sur l'île de São Miguel.
- Une superstition du XIXe siècle veut que les marins qui ne laissent pas leur marque sur le port n'aient pas de chance en mer. Ils continuent.
- Le Monte Palace Hotel a reçu le prix du meilleur hôtel du Portugal la semaine même de sa fermeture, après dix-huit mois d'exploitation.
- Contrairement à ce qu'on lit souvent, le Portugal n'a jamais cédé de base militaire à l'Allemagne nazie.
Les Açores en quatre dates
Six siècles en accéléré
Vers 1427, le navigateur portugais Diogo de Silves atteint l'archipel, Santa Maria et São Miguel en premier.
En 1439, les premiers colons venus de l'Algarve s'installent durablement. Blé, canne à sucre et oranges font la prospérité de São Miguel.
De 1580 à 1640, l'archipel passe sous domination espagnole avant de revenir à la couronne portugaise.
Pendant les guerres libérales, entre 1828 et 1834, Angra sur l'île de Terceira devient la capitale du Portugal constitutionnel.
Un mot sur la Seconde Guerre mondiale, parce que la version qui circule est fausse. Le Portugal est resté neutre du début à la fin, au point que Churchill a écrit à Salazar en septembre 1940 pour le féliciter d'avoir tenu son pays hors du conflit. La base de Lajes est créée en 1941 par les Portugais eux mêmes, avec troupes et chasseurs, pour dissuader une invasion venant de n'importe quel camp. C'est en août 1943, par l'accord luso-britannique, que des bases açoriennes sont louées aux Britanniques, qui s'installent en octobre et commencent aussitôt la chasse aux sous-marins allemands. Les États-Unis obtiennent le même accès en 1944. Ce que le Portugal a fourni à l'Allemagne, c'est du wolfram, pas des bases.
Walk & Talk, le festival qui a ouvert les murs

Depuis 2011, la ville de Ponta Delgada accueille chaque année le festival Walk & Talk, qui fait venir des artistes du monde entier pour transformer façades, murs pignons et mobilier urbain. Le résultat se parcourt à pied, comme une chasse au trésor.
Le fondateur de Walk & Talk est un artiste local, Jesse James. Son constat de départ était simple : les murs de sa ville étaient vides. Son parti pris l'était moins, puisqu'il refusait de se contenter de tags et voulait faire venir des artistes de premier plan sur un archipel isolé en plein Atlantique. Il a convaincu les autorités, et le festival fait aujourd'hui partie de l'identité de São Miguel. Il préside par ailleurs l'association culturelle Anda&Fala et cofonde le Fabric Arts Festival à Fall River, aux États-Unis.
La codirection artistique est assurée par Sofia Botelho, également vice-présidente d'Anda&Fala et membre de l'équipe de commissaires du festival américain.
Les fresques de façade
Le format dominant du festival reste la grande fresque murale sur pignon ou façade d'habitation. L'architecture açorienne, basse et découpée en volumes blancs cerclés de basalte noir, impose des surfaces plus étroites qu'un mur de banlieue continentale, ce qui pousse les artistes vers des compositions verticales.



L'océan comme motif obligé
Sur un archipel situé à quinze cents kilomètres du continent le plus proche, le répertoire iconographique était couru d'avance. Poissons, bateaux et créatures marines reviennent d'une édition à l'autre, sans que ce soit une contrainte du festival, simplement parce que c'est le sujet qu'on a sous les yeux.



Couleur et maisons
L'autre effet du festival est chromatique. Dans une ville dont la palette d'origine se limite au blanc, au noir volcanique et au bleu du ciel, une façade traitée en couleurs saturées devient immédiatement un repère. Certaines interventions sont anciennes et se patinent, ce qui donne une profondeur historique à un mouvement pourtant récent sur l'île.



Quand l'art quitte le mur
Walk & Talk ne se limite pas à la peinture. Le festival commande aussi des installations en volume et des interventions sur du mobilier urbain, bancs, blocs de béton et éléments techniques que personne ne regarde d'ordinaire. C'est la partie du programme la plus proche de l'installation de rue telle que la pratiquent les artistes détaillés dans notre article sur les techniques du street art.


Le port, et une superstition qui dure depuis deux siècles
C'est la partie la plus singulière de l'archipel, et elle n'a rien à voir avec le festival. Au XIXe siècle, une croyance s'installe chez les marins de passage : celui qui ne laisse pas sa marque sur les murs du port n'aura pas de chance en mer. Deux cents ans plus tard, la pratique continue.



Ce qui rend l'endroit fascinant, c'est qu'il fonctionne exactement comme un mur libre urbain, mais avec deux siècles d'avance et un mobile différent. Personne ne cherche la reconnaissance ni le style. On inscrit un nom de bateau, une date, un itinéraire, parfois un dessin naïf. C'est du graffiti au sens le plus ancien du terme, une trace laissée pour dire qu'on est passé.
Des signatures venues du monde entier
En remontant les quais, on lit une géographie complète. Les équipages de transatlantique en escale, les navigateurs solitaires, les convoyeurs professionnels : chacun laisse une empreinte à sa mesure, du panneau soigneusement peint à la simple inscription au marqueur.




Georgiana, l'œuvre qui ne se lit que depuis la mer

Sur une portion du mur du port, une série de rectangles colorés se succèdent. Ce ne sont pas des motifs abstraits mais des pavillons du code maritime international, et mis bout à bout ils épellent un nom : Georgiana Leonard. Cette femme fait partie des rares à s'être fait passer pour un homme afin d'embarquer sur un baleinier traversant l'Atlantique au XIXe siècle.
L'œuvre est signée Navine Khan-Dossos et date de 2018. Son intérêt tient à sa condition d'accès : l'ensemble des pavillons n'est visible que depuis l'eau, et le message n'est déchiffrable que par ceux qui connaissent la langue commune des marins. Une œuvre publique qui choisit délibérément son public, c'est rare, et c'est plus intelligent que la plupart des fresques du festival.
Le Monte Palace, dix-huit mois de gloire

Au sommet du site des Sete Cidades, décrit dans sa notice encyclopédique, au bout d'une route sinueuse qui grimpe les flancs d'un ancien volcan, le belvédère de Vista do Rei domine deux lacs, la Lagoa Azul et la Lagoa Verde. Juste à côté se dresse une carcasse de cinq étages.
Le Monte Palace Hotel ouvre en 1989, à une époque où l'archipel n'attire quasiment aucun touriste étranger au Portugal. L'établissement vise le très haut de gamme : deux restaurants, un bar, une boîte de nuit, un salon de coiffure, une banque, trois salles de conférence, une boutique, et quatre-vingt-huit chambres dont cinquante-deux suites junior et une suite présidentielle. Plus d'une centaine de personnes y travaillent.

Le détail qui résume tout : l'hôtel reçoit le prix du meilleur établissement du Portugal en 1990, la semaine même où il ferme. Dix-huit mois d'exploitation, jamais rentables. Une sécurité est maintenue sur place jusqu'en 2010, après quoi le bâtiment est livré au pillage. Fenêtres, ascenseurs, lits, téléviseurs, tout part.
L'intérieur, trente ans après
Ce qui reste est une structure béton entièrement vidée, où l'on circule librement d'un étage à l'autre. Le hall, les couloirs de chambres et les salles de restaurant sont reconnaissables à leurs volumes, plus à leurs finitions.



En 2016, l'artiste catalan Javier de Riba est invité à peindre le sol du hall, dans son registre habituel de carrelages en trompe l'œil. L'œuvre a disparu depuis, ce qui dit assez bien ce qu'est la durée de vie moyenne d'une pièce dans ce bâtiment.
Quatorze mille mètres carrés de mur libre
C'est la surface disponible, et elle explique tout. Le Monte Palace est devenu par accident l'un des plus grands murs libres d'Europe, sans commande, sans autorisation, sans curation. Le résultat est à l'avenant : quelques pièces réellement abouties, beaucoup de recouvrements successifs, et des tags posés sans considération pour ce qu'ils effacent.




Visages et motifs récurrents
Une constante ressort de la visite : le portrait domine. Sur des murs sans passage, sans public et sans photographe autre que les rares visiteurs, les artistes peignent massivement des figures humaines, souvent surdimensionnées, qui regardent celui qui entre. Le cafard, lui, relève d'un registre plus attendu dans un bâtiment abandonné.





Avant d'y aller
⚠️ Le Monte Palace est un bâtiment abandonné
Ce n'est ni un musée ni un site aménagé. La structure n'est plus entretenue depuis des décennies, il n'y a ni éclairage, ni garde-corps sur certains niveaux, ni sécurité depuis 2010. Le sol est jonché de gravats et de verre. Ceux qui y entrent le font à leurs risques, et le terrain reste une propriété privée.
Le belvédère de Vista do Rei, lui, est parfaitement accessible et offre la vue sur les deux lacs qui justifiait la construction de l'hôtel. C'est déjà une raison suffisante de monter jusque là.
Pour le reste, Ponta Delgada se parcourt à pied sans difficulté, et le port est un espace public ouvert. Le festival Walk & Talk se tient l'été, ce qui reste la meilleure période pour voir des artistes au travail plutôt que des murs déjà finis.
Pour aller plus loin

Tes questions sur le street art aux Açores
Où voir du street art aux Açores ?›
Qu'est-ce que le festival Walk & Talk ?›
Peut-on visiter le Monte Palace Hotel ?›








