Pourquoi la Joconde est-elle le tableau le plus célèbre du monde ? La réponse tient moins à Léonard de Vinci qu'à un vitrier italien qui l'a décrochée un lundi matin de 1911. Voici l'histoire du portrait, la chronologie exacte du vol qui l'a rendue mondiale, les trois théories sur l'identité du modèle, et ce que les artistes de rue en ont fait depuis.
★ À retenir
- Avant 1911, la Joconde n'était qu'un tableau parmi d'autres. Le voleur l'a choisie pour sa petite taille, pas pour sa notoriété.
- Pendant son absence, le Louvre a reçu plus de visiteurs devant le mur vide que les années où elle y était accrochée.
- Elle est restée deux ans dans une chambre parisienne, et seulement quelques semaines dans les musées italiens.
- Le voleur a écopé d'un an et quinze jours, et n'en a purgé que sept mois.
Le tableau, avant l'histoire

Une huile sur panneau de peuplier de 77 centimètres sur 53, peinte à Florence entre 1503 et 1506 par Léonard de Vinci. Une femme assise, habillée à la florentine, devant un paysage montagneux qui n'existe nulle part. Propriété de l'État français, conservée au musée du Louvre.
Ces dimensions modestes comptent plus qu'on ne le croit dans la suite de l'histoire. Un tableau de cette taille se décroche d'une main et se glisse sous une blouse de travail. C'est précisément ce qui va lui arriver.
De l'atelier de Florence à la Grande Galerie
Quatre siècles en quatre étapes
1503 à 1506, Léonard peint le portrait à Florence, et continuera d'y retoucher pendant des années.
1516, Léonard emporte le tableau en France, invité par François Ier. La couronne l'acquiert, puis le montre à Fontainebleau.
1800, Napoléon Bonaparte la fait accrocher dans sa chambre au palais des Tuileries.
1804, elle rejoint la Grande Galerie du Louvre, où elle restera jusqu'en 1911.
Le vol du 21 août 1911

Un lundi, jour de fermeture du musée. Vincenzo Peruggia, ancien ouvrier vitrier ayant travaillé au Louvre à la pose des vitrines de protection, entre au petit matin vêtu de sa blouse de travail. Il attend d'être seul dans le Salon carré, décroche le tableau, l'emmène dans une cage d'escalier, le débarrasse de son cadre et de sa vitre, et ressort.
Le point qui change tout : il ne l'a pas choisie pour sa célébrité, qui était alors très moyenne, mais pour sa petite taille. C'est le tableau le plus facile à emporter de la salle.
La disparition est constatée le lendemain matin, mardi 22 août, par le peintre Louis Béroud venu installer son chevalet pour en faire une copie. Il trouve un mur vide. Le cadre et la boîte vitrée sont retrouvés dans un escalier de service, à quelques mètres. L'enquête, elle, s'égarera longtemps, jusqu'à interroger Picasso et Apollinaire, tous deux mis hors de cause.
Deux ans, une chambre parisienne, un antiquaire florentin

Peruggia garde le tableau chez lui, dans un quartier populaire de Paris, pendant deux ans. Il a même été interrogé chez lui en novembre 1911, au titre de ses anciens travaux au Louvre, sans que personne relève ses empreintes, alors que celle laissée sur la boîte vitrée était la sienne.
Fin 1913, il contacte Alfredo Geri, antiquaire florentin, sous le pseudonyme de Leonardo Vincenzo, en se présentant comme un patriote souhaitant rendre à l'Italie son chef d'œuvre. Le rendez-vous a lieu à Florence, à l'hôtel Tripoli-Italia. Geri s'y rend accompagné de Giovanni Poggi, directeur du musée des Offices. Peruggia sort le tableau d'un coffre à double fond, les deux hommes authentifient, feignent l'enthousiasme, et préviennent les carabiniers.
La chronologie exacte
| Date | Événement |
|---|---|
| 21 août 1911 | Vol du tableau un lundi, jour de fermeture du musée |
| 22 août 1911 | La disparition est constatée par un peintre venu la copier |
| Décembre 1913 | Peruggia est arrêté à Florence, le tableau est authentifié aux Offices |
| 19 décembre 1913 | Restitution officielle à l'ambassadeur de France à Rome |
| 4 janvier 1914 | Retour au Louvre, vingt-huit mois après le vol |
| Juin 1914 | Procès à Florence, un an et quinze jours de prison, dont sept mois purgés |
Entre l'arrestation et le retour, le tableau fait une tournée triomphale en Italie, exposé successivement à Florence, à Rome et à Milan, escorté par le conservateur des peintures du Louvre. Cinquante mille personnes se pressent aux Offices le premier jour. La presse italienne salue le patriotisme du voleur, et le tribunal retient le vol sans intention de nuire.
Le paradoxe qui a fabriqué sa gloire
💡 Le savais-tu ?
Pendant les vingt-huit mois d'absence du tableau, le Louvre a reçu plus de visiteurs venus contempler l'emplacement vide qu'il n'en recevait les années précédentes, quand la Joconde y était accrochée. Les gens faisaient la queue pour regarder quatre crochets sur un mur. C'est cet épisode, et pas la main de Léonard, qui a fait de ce portrait le tableau le plus reproduit de l'histoire. Un vitrier italien a créé la première icône médiatique mondiale sans le vouloir.
Aujourd'hui, le tableau est protégé par une vitre blindée, et l'écrasante majorité des visiteurs du Louvre passent devant lui. La direction du musée estime elle même cette proportion autour de huit visiteurs sur dix, ce qui pose un problème de flux que le Louvre n'a toujours pas résolu.
Ce que le tableau montre vraiment

Trois choses distinguent ce portrait de la production de son temps. La femme regarde le spectateur en face, là où les portraits féminins de la Renaissance présentaient le plus souvent un profil. Le paysage à l'arrière plan est imaginaire, et traité en perspective aérienne, technique par laquelle le lointain se brouille et bleuit comme le fait réellement l'atmosphère.
Et surtout le sfumato, cette technique qui consiste à ne jamais marquer un contour, à faire fondre les passages d'une zone à l'autre en couches translucides superposées. C'est de là que vient l'ambiguïté du fameux sourire : les commissures des lèvres ne sont pas dessinées, donc l'œil les complète différemment selon l'endroit où il se pose.
Un mot sur l'absence de sourcils, souvent mal expliquée. L'épilation du front et des sourcils était une mode courante à la Renaissance, pas une exception. Et des analyses en très haute définition ont conclu que Léonard avait bien peint des sourcils et des cils, disparus depuis, probablement lors d'anciennes interventions de nettoyage.
Qui est la femme du portrait

L'hypothèse dominante désigne Lisa Gherardini, épouse du marchand d'étoffes florentin Francesco del Giocondo. D'où le titre italien, La Gioconda, qui fonctionne comme un jeu de mots : c'est à la fois le féminin du nom du mari et l'adjectif signifiant enjouée. Le portrait aurait été commandé pour leur nouvelle maison et la naissance de leur fils.
Deuxième hypothèse, un autoportrait de Léonard en femme, défendue par ceux qui rappellent son goût des énigmes. Il a même été question d'exhumer ses restes pour comparer. Troisième piste, le portrait de Salai, de son vrai nom Gian Giacomo Caprotti, élève et proche de l'artiste, qui se travestissait volontiers. Nous avions abordé ces hypothèses dans notre article sur les records des tableaux.
Aucune n'est tranchée, et c'est probablement mieux ainsi. Un tableau dont on connaîtrait le modèle avec certitude aurait perdu la moitié de ce qui fait qu'on en parle encore.
Banksy et la Joconde au lance-roquettes
Le détournement de la Joconde est un genre à part entière depuis Duchamp, et le street art s'en est emparé sans surprise. La version la plus connue est celle de Banksy, un pochoir réalisé dans le quartier de Soho à Londres, où Mona Lisa garde exactement la même expression paisible tout en tenant un lance-roquettes.
Le mécanisme est celui de tout son travail : deux éléments incompatibles réunis dans une seule image, et c'est le spectateur qui fait le lien. Le sourire ne change pas, c'est le contexte qui le rend inquiétant. Ses interventions britanniques sont détaillées dans notre article sur Banksy en Angleterre.

Tableau Banksy Joconde
La reproduction du pochoir de Soho sur toile canvas, disponible en plusieurs formats pour un mur qui a besoin d'un point focal.
Voir le tableau →La Joconde sur t-shirt
Le passage du musée au vêtement suit exactement la logique du pop art : une image devenue si familière qu'elle fonctionne comme un logo, et qu'on peut donc détourner à l'infini sans jamais perdre le spectateur. Nos t-shirts street art en proposent plusieurs variations.
Pour aller plus loin

Tes questions sur la Joconde
Qui est la femme représentée sur la Joconde ?›
Pourquoi la Joconde est-elle si célèbre ?›
Qui a volé la Joconde et qu'est-il devenu ?›








